Un des arguments les plus fréquents des détracteurs du féminisme est de dire qu'on n'a plus besoin du féminisme, ou qu'on en n'a pas besoin ici. Il s'agit en fait de minimiser l'ampleur de la discrimination que subissent les femmes dans l'espace-temps qui nous concerne directement et sur lequel nous avons une portée quelconque : « ok les pubs pour Swiffer ne montrent que des nanas et vous vous faites siffler dans la rue, mais dans les textes nous sommes tous égaux et c'est ça l'essentiel ». La suite logique de cette phrase étant une réflexion sur les femmes afghanes qui ont quand même vachement plus besoin du féminisme -comme si « le féminisme » était un genre d'ONG qui n'investissait pas son argent où il fallait. Et, bien que l'individu X qui nous tient ce discours s'accorde à parler de pub Swiffer et de harcèlement (pardon, de drague) de rue, il lui arrive de poser cette question censée réduire tout notre argumentaire à néant : « mais toi, concrètement, t'as l'impression d'être victime du sexisme ? » Alors ça c'est envoyé ! Et attention, quand on parle de concret ça doit être dur comme du béton, parce que moi aussi ça m'est arrivé qu'une fille me demande mon numéro dans la rue ! C'est bien beau tes statistiques sur le viol mais bien sûr c'est toujours les autres !

Alors entre nous, on est accord que les statistiques sur le viol et les chevaliers qui se transforment en princesse dès qu'ils ont un balai à chiotte entre les mains sont des éléments plutôt concrets de la domination masculine, mais il faut bien dire que cette question revient assez régulièrement pour qu'on finisse par se donner la peine d'y répondre. Je pense que chaque femme, si elle y réfléchit un tant soit peu, est capable de sortir au moins une preuve qu'elle en a chié à un moment de sa vie uniquement parce qu'elle est une femme. Pas parce que ça fait mal d'avoir ses règles ou de courir sans soutien-gorge, mais bien parce que la société a décidé de lui rappeler que ses problèmes étaient moins importants que d'autres, et de ne pas lui faciliter les choses.

Pour ma part, j'ai pris conscience récemment que j'en avais chié pendant des années en matière de contraception et de suivi gynécologique. Je suis blanche, hétérosexuelle, cisgenre, je viens d'un milieu éduqué et plutôt aisé et même, ma mère est féministe. Autant dire que j'ai toutes les chances de mon côté. On m'a informé suffisamment tôt des risques liés à la sexualité, de l'existence du planning familial... Et c'est là que je me suis rendue spontanément quand j'ai commencé à avoir des relations sexuelles. Déjà, je savais qu'on pouvait s'y procurer des préservatifs gratuitement, mais malheur : il semblerait que les allergiques au latex ne connaissent pas la pauvreté, et on s'est d'ailleurs bien gardé de me proposer des préservatifs féminins qui n'en contiennent jamais. Donc redirigée vers la pharmacie où je découvre que ces saloperies coûtent un bras de plus que leurs congénères allergènes (en gros 10€ pour un paquet de 10). Dans de telles conditions, et aussi parce qu'on m'a expliqué entre-temps que de toute façon je suis pareillement allergique aux capotes sans latex, il me semble naturel de me tourner au plus vite vers un autre mode de contraception. Je retourne donc au planning familial, où une infirmière/médecin/sage-femme (???) m'agite sous le nez son trousseau de démonstration qu'on dirait des échantillons de lino, et me demande ce que je veux. Même le dealer du coin de la rue serait plus explicite sur la qualité de ses produits, la personne en face de moi se contente de me demander si je veux « y penser tous les jours, tous les mois... ? » Ben, euh, jamais, nan ? (Ah ben dans ce cas on vous ligature les trompes et c'est plié ! Haha.) Donc, je suis une jeune fille de 16-17 ans, et je sais que ma mère et ma sœur prennent la pilule alors, logique, je dis la pilule. J'arrive quand même à faire le choix entre 21 et 28 jours parce que j'ai peur de me louper si je fais la semaine d'arrêt. Et voilà : on me met une boîte de Varnoline continu dans les mains, même pas besoin de passer à la pharmacie, revenez dans x mois pour une prise de sang. Je passe rapidement sur la prise de sang effectuée par une incompétente qui me charcute le bras pendant dix minutes avant de trouver une veine, au point où on en est c'est anecdotique. Je prends cette pilule pendant un an sans complications, puis vient le moment où je vais partir à l'étranger et ne pas voir mon chéri pendant 10 mois. Je vais au planning pour un examen de routine, je dis que je ne vais pas avoir besoin de pilule mais la toubib tient à m'en refiler trois boîtes parce que « on sait jamais hinhin » (et là elle doit se faire une réflexion passionnante sur l'inconséquence de la jeunesse, qui est apparemment trop débile pour réaliser qu'on peut se prendre une giclée de sperme sans s'en rendre compte). Donc je me gave d'hormones pendant un an à toutes fins utiles, c'est-à-dire aucune (je lui avais dit en même temps), et PILE quand je reviens ma mère m'envoie un article soigneusement découpé dans Le Monde sur les méfaits des pilules de 3ème génération. Alors ni une ni deux, en hypocondriaque qui se respecte, je demande à Google, qui me confirme que Varnoline continu est une pilule de 3ème génération. Horreur, malheur.

J'arrive à Paris, je change de centre de planification, et dès mon premier rendez-vous pour renouvellement de pilule je pose la question fatidique à une toubib qui se veut certainement rassurante en me disant que, si j'avais dû mourir, ça se serait fait dans les premiers mois de la prise du médicament, donc tout va bien. Heureusement, j'ai des règles douloureuses (sic), et cela me permet de me faire prescrire une 2ème génération. C'est la pilule Adépal, que je prendrai pendant plus d'un an en psychotant régulièrement sur l'état de mon utérus (deux ou trois tests de grossesse, une pilule du lendemain, quelques boîtes de préservatifs) parce que ouhla quelques heures de retard ou une petite gastro. En même temps, les intervenants qui animent les séances au planning aiment bien nous répéter ce mantra : « il faut garder à l'esprit qu'aucun moyen de contraception n'est efficace à 100% ». Pas juste le savoir vous voyez, le garder à l'esprit, que malgré la révolution contraception-ivg on n'est toujours que des utérus sur pattes. Pas de souci de ce côté en tout cas, compte pas sur moi pour l'oublier ! Et aussi pour ne pas oublier que quand on prend la pilule les règles ne veulent rien dire, et que du coup si ça se trouve je suis enceinte depuis 3 mois et c'est trop tard pour me faire avorter mais t'avais qu'à faire gaffe en même temps combien de fois on te l'a répété que c'est pas 100% efficace.

Et un jour, il se passe un truc magique : on parle des règles. Mais les règles putain, ça fait mal, ça crève, ça détruit le moral et le vagin pour les deux semaines qui suivent. Et enfin quelqu'un d'autre que moi semble penser que ces bouts de matrice ne sont pas la panacée de la féminité mais juste un truc relou. Et surtout, merci Martin Winckler, on m'apprend que je ne suis pas obligée d'avoir mes règles. Et c'est maintenant que vous me le dites ?! J'avais déjà enchaîné deux plaquettes de pilules pour des occasions exceptionnelles comme le bac de sport, mais il semblerait que je puisse faire ça en permanence. Je demande confirmation à mon médecin qui a plutôt l'air de s'en foutre et me dit texto que c'est « ni bon ni mauvais ». Je (re)découvre pendant quelques mois le bonheur de ne pas avoir ses règles mais assez vite je commence à ressentir des douleurs dans l'utérus et à perdre un peu de sang. Retour chez le médecin, sauf que là c'est la remplaçante (juste pour préciser qu'on a affaire à deux individus différents), et elle me dit que en fait, la pilule que je prends, elle est pas faite pour ça. Vous m'en direz tant. Et pour la première fois de ma vie j'ose poser la question comme elle se pose réellement : « et alors je dois faire quoi là ? » Elle me répond que pour ne pas avoir de saignements il y a soit la pilule Cérazette soit l'implant, mais que l'implant a plus de chances de faire ça correctement et qu'en plus c'est remboursé par la sécu. Notez : ça fait au moins cinq ans que j'entends tout le monde dire que l'implant c'est l'horreur parce que tu saignes en permanence, et pour la première fois on m'affirme le contraire. C'est pas la connasse du planning familial qui m'aurait dit ça trois ans plus tôt (ouais parce que qui ça intéresse de pas avoir ses règles après tout ?) Heureusement encore que quelqu'un (certainement pas un personnel médical) m'avait révélé entre-temps l'existence de la coupe menstruelle.

Voilà donc où j'en suis aujourd'hui : implant dans le bras depuis deux mois, pas de saignements depuis deux mois, donc pour l'instant il semblerait que je m'en tire bien. Et je n'ai pas à flipper quotidiennement sur un éventuel oubli. Pourtant, je suis loin d'être satisfaite, parce que je me dis que je risque toujours un accident cardio-vasculaire, une perte de la libido, une dépression, une pilosité accrue, une poussée d'acné, une poussée de lait (ça c'est du vécu), alors que les antibiotiques que je prends contre mon eczéma, et que des hommes sont également amenés à prendre, se contentent de me laisser un goût un peu dégueu dans la bouche. Certains disent que tous les médicaments ont leurs effets secondaires, et qu'on ne peut pas faire autrement, mais ceux-là, aux moins guérissent de quelque chose. La contraception, elle, ne fait que préserver le statu quo. On prend un médicament à vie, comme si on était séropositif, diabétique ou qu'on s'était fait enlever la thyroïde, sauf qu'on n'est pas malade. Et en plus, on devrait être reconnaissante pour cette chance qui nous est offerte. Mais est-ce qu'on entend les masses s'extasier de ce que les progrès de l'hygiène ont éradiqué la peste et le choléra ? Non, c'est juste normal, et à moins d'avoir soi-même un jour la peste ou le choléra, on n'y pense même pas. Vous me direz, tomber enceinte n'est pas non plus une maladie, mais c'est bien un médicament que l'on prend pour l'éviter, alors je compare ce qui est comparable. La réalité étant que ce n'est pas vraiment comparable à quoi que ce soit, et c'est bien ça le problème : si les hommes, qui font de la recherche, du lobbying et de la mise sur le marché ne peuvent pas se reporter à leur expérience personnelle, ils ne se rendent tout simplement pas compte à quel point c'est important. Des histoires de gonzesses. Et le contrôle des naissances tel qu'il existe aujourd'hui suffit à éviter aux hommes le seul problème qui les concerne réellement, à savoir une paternité non voulue. Alors pourquoi chercher plus loin ? Il aura fallu attendre que le père d'une femme morte à cause de la pilule ouvre sa gueule pour que le scandale éclate. Qu'un homme ouvre sa gueule. Pourquoi doit-on risquer autant juste pour ne pas tomber enceinte ? On ne pourrait pas, je sais pas, par exemple mettre des bouchons temporaires dans les trompes qu'on enlève juste si on veut procréer ? Non seulement la recherche s'en fout de trouver un mode de contraception qui convienne réellement aux personnes concernées, mais en plus les médecins et même ceux censément féministes du planning familial sont tellement rongés par le lobby de la pilule et du natalisme (« si on vous stérilise vous risquez de le regretter ») qu'ils en omettent d'informer correctement leurs patientes.

Je suis loin d'être satisfaite aussi parce que j'ai eu d'autres mésaventures avec des gynécologues que je tairai ici mais qui mériteraient bien d'être contées sous le sceau de l'anonymat.

Alors, tu la vois, maintenant, la domination masculine ? Celle qui fait qu'on angoisse, qu'on risque sa vie pour pouvoir baiser ? Celle qui nous rappelle qu'on est avant tout des génitrices ? Celle qui responsabilise uniquement les femmes quand il est question de procréation et de grossesse ? Celle qui nous fait passer tellement de temps à lire les notices et à éplucher les forums médicaux qu'on en n'a plus pour se préoccuper de nos droits ? Celle qui nous dit que, comme l'antimilitarisme et l'écologie sont plus importants que le féminisme, la recherche sur le cancer et sur les allergies l'est plus que celle sur la contraception ? La société patriarcale nous rappelle, en toute occasion possible, que nous sommes avant tout et surtout des femmes, quand nous voudrions simplement être des gens.