Note : j'ai écrit et publié cet article en septembre 2013. Je l'ai révisé notamment pour gommer des propos qui me semblaient problématiques avec le recul. Cependant, cela reste un article de septembre 2013, et je n'écrirais sûrement pas le même aujourd'hui.

 

 

          Je suis athée et, comme beaucoup d'athées, j'ai tendance à avoir des a prioris contre la religion en général. Mais le truc, c'est que j'aime bien les gens. Et la religion, de fait, c'est avant tout des gens. Finalement je m'en tape que tel ou telle croit en Dieu ou soit adepte de telle religion, on évite de trop en parler et tout peut très bien se passer entre nous.

Si je commence ainsi un article sur l'islamophobie, c'est parce qu'il y a beaucoup trop de gens qui se réfugient derrière leur anti-religionisme pour pouvoir critiquer les musulman-e-s en toute bonne conscience.

 

Pourquoi parlé-je ici de l'islam et non des autres religions ?

          D'abord parce que le catholicisme est en France très intimement associé au pouvoir. Il a longtemps été religion d'Etat, et les institutions catholiques ont encore aujourd'hui une influence non négligeable sur la politique et la société : il suffit de voir l'importance du mouvement contre le mariage pour tou-te-s, le Vatican qui se permet de donner son avis sur tout et n'importe quoi, la difficulté que rencontrent beaucoup de femmes à obtenir une IVG ou à se faire stériliser, le nombre de personnes qui font baptiser leurs enfants, qui se marient à l'église... Enfin le dogme catholique est plus ou moins ancré dans les mentalités et concrètement, les gens qui se revendiquent catholiques ne risquent pas grand chose.

Ensuite, si je ne parle pas ici de l'antisémitisme, je voudrais qu'il soit bien clair que ma volonté n'est absolument pas de minimiser la réalité et l'actualité de ce racisme. Mais il serait impossible d'aborder islamophobie et antisémitisme dans un même article, car ce sont des racismes qui répondent à des mécaniques différentes. J'ai fait le choix en septembre 2013, quand j'ai écrit la première version de cet article, de parler d'islamophobie. Parce que c'est un sujet qui me touche de par mon parcours personnel. Parce que les musulman-e-s sont la cible privilégiée des médias de masse, associé-e-s au terrorisme et à l'obscurantisme, et que ce sont ces problématiques que je souhaitais aborder ici.



Qu'est-ce que l'islamophobie ?

          S'il est formé sur la racine grecque « phobos » qui signifie peur, le mot islamophobie ne signifie pas « peur de l'islam ». Sur le Wiktionnaire, il est écrit que le suffixe -phobie peut servir pour « former un nom correspondant à une notion de mépris, d’aversion, de haine, de rejet voire de discrimination envers quelque chose ou quelqu’un». Le dictionnaire Larousse définit l'islamophobie comme l' « hostilité envers l'islam, les musulmans ». Cette hostilité est due et/ou traduite par une accumulation de clichés négatifs sur ce que serait la pratique de l'islam.

          J'ai décidé d'écrire ce billet suite à la lecture d'un article qui participe pleinement à cette culture de l'islamophobie, publié sur le site du journal Libération. Décortiquons-le un peu. Le titre d'abord : L'islam, religion comme les autres ? Très important car l'auteur ne parle par la suite que de l'islam, on se demande bien comment il pourrait alors comparer cette religion aux autres. Dans le corps de l'article, on trouve un certain nombre d'affirmations péremptoires du type «  on le voit bien dans la manière dont sont traités, dans les pays où l’islam domine, ceux qui échappent au ramadan». Rien pour étayer cette phrase, puisque voyons ma p'tite dame « on le voit bien ». Vous ne le voyez pas vous ? Et puis « les pays où l'islam domine », tout le monde est censé savoir desquels il s'agit. Pareil pour « la manière dont son traités » : quelle manière ? On leur fait quoi exactement à ces gens ? Il semblerait que je vais lancer un scoop, mais j'ai vécu dans un « pays où l'islam domine », j'ai bouffé pendant Ramadan et la foudre ne s'est pas abattue sur moi. Pire : j'ai même côtoyé des musulman-e-s qui faisaient pareil ! Mais continuons si vous le voulez bien, il y a pire.

          Et le pire, c'est sans conteste cette conviction à peine cachée que les musulman-e-s ne peuvent pas être français. L'auteur nous bassine avec ce que les Français-e-s sont censé-e-s penser de l'islam, en ne mentionnant même pas qu'un nombre non négligeable d'entre elleux pratique cette religion : « l’impression que peuvent avoir les Français de contradictions mal assumées, voire d’une sorte de double jeu, du côté des musulmans ». L'expression « les musulmans vivant en Occident » répond exactement à la même rhétorique : les musulmans ne sont pas « occidentaux » ou « d'Occident », ils se contentent de vivre en Occident, en éternels immigrés. Pour finir, l'auteur de l'article entame tout un laïus sur l'existence de l'islamisme qui serait une preuve en soi que l'islam n'est pas « comme les autres », en omettant tous les régimes chrétiens qui encore aujourd'hui interdisent l'avortement, blâment les victimes de viol et d'adultère, enfin font tous ces méchants trucs sexistes que seuls les barbares de la péninsule arabique sont censés pratiquer. Je ne résiste pas à la tentation de vous donner une dernière citation : « Par ailleurs, l’islam s’est montré, dès le temps du Prophète, à la fois une religion ardente à convertir les cœurs et un appareil de domination politique voué à contraindre les corps » à laquelle je ferai un seul commentaire : comme si c'était pas le cas d'autres religions.

          Ce n'est pas un article écrit par un nullos isolé : il est publié par un journal à fort tirage, notoirement de gauche, et on peut entendre ce type de propos à de nombreuses occasions. J'ai d'ailleurs récemment eu une discussion avec une personne qui m'a affirmé ceci : « quand je vais en vacances quelque part je respecte les coutumes, je ne suis pas chez moi donc je respecte ». Le truc, c'est que les musulman-e-s français-e-s ne sont pas en vacances ici, iels sont chez eux. Il est normal qu'iels puissent se vêtir comme iels veulent et assumer leurs croyances.

          Un autre problème, c'est que les médias et les gens en général ont tendance à parler indifféremment des musulman-e-s français-e-s et de celleux des pays majoritairement musulmans. Pourtant comme je l'ai dit au début de cet article en évoquant le catholicisme en France, critiquer une religion ne peut se faire sans tenir compte du contexte social, il ne revient tout simplement pas au même de taper sur la majorité ou sur une minorité. Posé comme ça ça peut paraître évident, pourtant les musulman-e-s français-e-s sont quasi systématiquement mis-e-s en parallèle avec celleux des autres pays : dans un article ou un discours sur elleux, on parle de « chez eux », de « terre d'islam », avec notamment un argument magnifique, « chez eux les chrétiens/athées s'en prennent plein la tronche alors bon », qui non seulement n'est pas nécessairement vrai, mais en plus implique que si les autres pratiquent toutes les horreurs du monde, on peut bien faire pareil. On dit qu'en Arabie Saoudite/Iran/... les droits humains ne sont pas respectés pour justifier qu'on critique les musulman-e-s, comme si celleux-ci étaient tou-te-s forcément des soutiens inconditionnels de ces régimes.

          Pour résumer, donc, les islamophobes voient les musulman-e-s comme un groupe homogène, dont les membres auraient tous les mêmes pratiques, les mêmes principes, les mêmes modes de vie. Iels assimilent ces membres à ce qu'iels connaissent ou croient connaître de plus extrême et négatif dans cette religion, déduisant ainsi que l'islam est foncièrement mauvais, et que ses adeptes le sont donc forcément aussi. Une autre tendance consiste à faire une différence entre « bons » et « mauvais » musulmans, les bons étant en gros celleux qui mangent du porc, boivent de l'alcool, ne se voilent pas et ne vont pas trop souvent à la mosquée. Celleux-là peuvent être considéré-e-s comme « intégré-e-s », alors que les autres sont de toute évidence réfractaires à « la culture française ».

 

Pourquoi l'islamophobie est-elle dangereuse ?

          Comme je l'ai écrit plus haut, les islamophobes font généralement l'amalgame entre confession et origine ethnique/géographique, entretenant l'idée que les musulman-e-s sont tou-te-s des étranger-e-s, et que les étranger-e-s sont tou-te-s des musulman-e-s (pas tous les étrangers à proprement parler, je parle plutôt de l'idée que musulman = arabe, arabe = musulman, et arabe = turc = persan = berbère = kurde etc, avec en prime une invisibilisation des musulman-e-s sud-asiatiques). Cette idée est dangereuse, car si l'on considère que l'islam c'est le mal et que l'islam c'est les étrangers, on a tôt fait de conclure que les étrangers sont le mal. On aboutit donc à la stigmatisation d'un groupe d'individus non plus en raison de leurs choix personnels, mais pour ce qu'ils sont. Ainsi, l'islamophobie s'apparente moins à une idéologie antireligion qu'à un racisme à part entière.

          De plus, cette haine de l'islam réunit au-delà de tous clivages politiques, et parvient même à être institutionnalisée : l'UMP a interdit le port de la burqa, le PS parle aujourd'hui d'interdire le voile dans les universités. Et bien sûr, ces mesures touchent uniquement les femmes que l'on prétend vouloir libérer, les exposant ainsi à l'intersectionnalité : si tu es une femme tu en prends plein la gueule, si tu es musulman tu en prends plein la gueule, donc si tu es une musulmane tu en prends doublement plein la gueule. Donc en plus, l'islamophobie est sexiste (youpi!) : on considère que ces pauvres femmes ont besoin que l'homme blanc civilisé vienne les libérer, si elles sont voilées c'est forcément que leur père/frère/mari les force, car une femme qui a réellement le choix choisira toujours d'exposer son corps et son minois pour le plaisir de ces-messieurs. En 2010, la candidature d'Ilham Moussaïd aux régionales pour le NPA a fait polémique parce qu'elle était voilée ; pour le coup, la critique est venue de partout, y compris de son propre parti qu'elle a d'ailleurs quitté quelques mois plus tard. En somme, n'importe qui peut être islamophobe, c'est très décomplexant car un-e militant-e de gauche ne va plus ressentir le besoin de s'autocensurer sous prétexte que l'islamophobie serait un truc de droite, de facho. Bien sûr les justifications invoquées peuvent être différentes, mais le résultat est le même : une stigmatisation généralisée et largement acceptée des musulman-e-s.

          Les musulman-e-s sont aussi accusé-e-s de tous les maux de la société. Le musulman est « l'étranger » qui fait peur, qui vient piquer ton boulot, brûler ta voiture et imposer la charia. Ce dernier point est important, vu la fréquence à laquelle on nous ressort les délires de quelques illuminé-e-s pour justifier la croyance que les musulman-e-s tou-te-s autant qu'iels sont ont pour aspiration ultime de convertir tout le monde et de détruire la civilisation occidentale (rien que ça). Pire, les musulman-e-s sont responsables de leur propre oppression : « ils l'ont bien cherché » après tout, à tuer des policiers et dealer de la drogue. Ou à vouloir imposer leur religion. Aucune importance si ces deux images stéréotypées sont parfaitement contradictoires, en fait ça montrerait même que ces gens ne sont que des fourbes et même pas honnêtes avec leur propre foi.

          Je me suis sentie très mal à l'aise en lisant les commentaires de cet article qui rapporte qu'une adolescente voilée victime d'une agression avait depuis fait une tentative de suicide : certains se demandent si l'info est vraie, si la TS a un lien avec l'agression, et au pire suggèrent que si cette jeune femme se sent si mal en pays catholique elle n'a qu'à aller se faire séquestrer chez les barbares, ou qu'elle a fait une TS parce qu'on la forçait à porter le voile, ou encore disent qu'elle n'est pas à plaindre et qu'on ferait mieux de parler des vrais Français qui se suicident. A noter que les médias n'ont eu de cesse de rapporter cette agression au conditionnel, de mettre en doute les accusations de la victime. Je cite un commentaire qui se veut apparemment tout à fait empathique : « Si cette jeune fille se sent mal en pays catholique et quelle trouve pas sa place, sa famille aurait dû la ramener vers les siens dans un pays qui accepte le voile intégral. C est bien triste cette affaire, j espère quelle va s en sortir. » Cette commentatrice lui veut vraiment du bien, elle oublie simplement que 1/ personne n'a parlé de voile intégral, 2/ « les siens » sont peut-être ici en France, et 3/ la France est un pays laïque, pas catholique, et que quand un athée tente de se suicider personne ne lui suggère d'aller chercher son bonheur à Cuba ou dans un autre pays officiellement athée.

          Pour résumer, l'islamophobie est dangereuse car elle amène à s'attaquer aux individus composant un groupe en tant qu'individus, et non plus au groupe lui-même en tant qu'idéologie. On plaque les caractéristiques réelles ou supposées de cette idéologie sur tous ses adeptes, oubliant que chaque humain est unique et réfléchit et fait des choix, qu'il n'est pas l'idéologie qu'il suit. De plus, on finit par créer une culture de l'islamophobie, qui amène les gens à utiliser des poncifs islamophobes parfois sans même s'en rendre compte.

 

Peut-on critiquer la religion sans être islamophobe ?

          Au vu de ce que j'ai écrit plus haut, la réponse à cette question me semble assez simple. L'islamophobie consiste à critiquer ou insulter non pas une religion mais ses adeptes. C'est peut-être uniquement mon point de vue personnel, mais il me semble déjà étrange de critiquer une religion, un monothéisme du moins, et pas une autre. Elles ont toutes les mêmes principes, plus ou moins les mêmes dogmes, donc pourquoi l'islam serait-il plus mauvais que le christianisme ou le judaïsme ? Ceux qui mettent en avant les droits des femmes ont évidemment des œillères quant à leurs propres religions ou cultures, qui ne sont pas moins empreintes de misogynie. Le mot culture est important, car c'est bien la question : la religion est un produit de la culture, et non l'inverse. C'est donc parce qu'elle est créée dans une société patriarcale qu'une religion reproduit la logique patriarcale et la domination masculine. On peut donc critiquer une religion pour ce qu'elle est : un ensemble de croyances et de dogmes, et cela ne devrait conduire en aucun cas à insulter, déconsidérer ou stigmatiser les adeptes de cette religion. On peut être quasiment certain-e qu'une phrase qui commence par « les musulman-e-s... » sera islamophobe, car à part « les musulman-e-s croient en Dieu » ou « les musulman-e-s sont des humains », il y a peu de points communs que l'on puisse trouver à l'ensemble des individus de cette communauté.

 

L'excuse de la laïcité

          Une raison régulièrement avancée, notamment pour justifier les lois contre le voile, est celle de la laïcité. En fait, les musulman-e-s respecteraient moins, de par la nature de leur religion, la laïcité. Les minarets, l'adhan, les prières de rue, mais surtout le voile en seraient la preuve. Quid des églises, de leurs cloches, des prières de rue, des voiles de religieuses et bures de moines, des nombreuses fêtes chrétiennes chômées ? « C'est notre culture ».

          En fait, l'utilisation de cet argument repose sur une mauvaise compréhension du principe de laïcité. Ici la définition du dictionnaire de l'Académie Française : « Caractère de neutralité religieuse, d'indépendance à l'égard de toutes Églises et confessions. » Donc dire que nous vivons dans un Etat laïque, cela signifie simplement que l'Etat est neutre et indépendant. Cela est censé permettre à chacun et chacune de pratiquer sa religion en toute liberté, c'est tout le contraire d'interdire la manifestation de signes religieux, car alors l'Etat serait athée et non laïque. Les fonctionnaires ne portent pas de signes religieux car iels sont employé-e-s par l'Etat, et c'est l'Etat qui est laïque.

De plus, le principe même de la laïcité « à la française » peut être questionné, car il semble qu'il participe de fait à cette interprétation qui va à l'encontre de la liberté de croyance. Protéger les citoyen-ne-s de l'influence des Eglises, why not, mais en interdisant des signes de foi individuels est-ce qu'on en arrive pas à vouloir protéger les citoyen-ne-s d'elleux-mêmes ? C'est problématique dans tous les cas, ça l'est encore plus quand ces interdictions touchent particulièrement des personnes perçues comme étrangères et surtout des femmes : on voit encore le paternalisme patriarcal (néo-)colonial, le même qui utilisait les cérémonies de dévoilement en Algérie colonisée pour à la fois affirmer sa puissance, humilier le peuple dominé, et se poser en héros civilisateur.