Aujourd'hui j'ai décidé d'écrire sur un sujet assez dur et personnel. Le privé est politique, mais une de ses difficultés est que sa dimension politique est entremêlée avec beaucoup d'autres aspects, et qu'il est nécessaire de beaucoup réfléchir et décortiquer pour arriver à un début d'embryon de démêlage. Qu'est-ce qui est mon conditionnement patriarcal ? Qu'est-ce qui est un banal aspect de ma personnalité, un symptôme de mes troubles mentaux ? Mais derrière, surtout, un questionnement encore plus important : est-ce que tout ce que je suis n'est pas justement lié à ma condition d'opprimée au sein du patriarcat ? Ma personnalité de femme, mes goûts et mes répulsions, ne sont-ils pas qu'une somme d'adoptions et de rejets de tout ce que le patriarcat a voulu m'inculquer ?

 Ce dont je veux parler, c'est de mon rapport aux hommes cisgenres. Pas mon rapport politique, en tant que féministe, mais personnel. Je me rends compte, comme beaucoup d'autres oppriméEs dans cette oppression, que mon rapport aux mecs cis est extrêmement compliqué. Et déjà, il inclut un premier mélange entre patriarcat et anxiété : mon rapport aux gens est compliqué. Je ressens le besoin d'être aimée, admirée, validée par les autres. Je ne me suffis pas à moi-même. Néanmoins, je vois une distinction claire entre le type de validation que j'attends des hommes cis et celle des autres. Comme vous l'aurez certainement deviné, j'espère généralement être reconnue par mes pairs comme un être humain décent, mais cela se mêle à un besoin de séduction beaucoup plus physique et sexuelle quand il s'agit d'hommes cis. Je ne fais rien pour les séduire, parce que j'ai le privilège d'avoir reçu une éducation pro-féministe me valorisant plus en fonction de ce que je suis qu'en fonction de mon apparence, parce que j'ai réfléchi à ces rapports de séduction patriarcaux et aux normes de beauté. Mais même si je ne fais rien, le désir d'être reconnue comme belle, attirante, reste toujours là au fond de moi.

Avant que vous vous disiez que c'est normal, que les rapports de séduction ne sont pas nécessairement imbibés de sexisme intériorisé, il est important de préciser une chose, un petit détail : je ne suis pas hétérosexuelle. Alors oui je suis attirée par des hommes cis parfois, mais pas que. D'ailleurs, la découverte de mon orientation sexuelle est aussi un élément important de cette illustration. Je ne m'identifie comme bie que depuis l'âge adulte, très récemment en fait. Pendant mon enfance et mon adolescence, j'ai été attirée par des garçons, et je ne me suis jamais posé la question. C'est aussi la biphobie d'une société qui invisibilise cette orientation comme un mode d'attirance à part entière : si j'aime des garçons, je suis hétéro, pas besoin de chercher plus loin. Et si j'aime des filles, c'est que je suis lesbienne. Il n'y a pas d'autre option. Ainsi, j'ai toujours accordé plus d'importance aux rapports de séduction avec les hommes cis, là où sexisme et hétérocentrisme se rencontrent.

Hampstead Heath

 

 

Il est très difficile d'accepter cet état de fait, et très difficile de l'écrire : moi, la féministe misandre, poilue, qui ressemble à un garçon et envoie chier tous les mecs de la Terre ! En fait je ne serais qu'une nénette superficielle, attendant désespérément son prince charmant ?

La vérité c'est, je pense, que je suis loin d'être la seule. Nous sommes formatées pour ça. Mais bien sûr, ce sont des choses dont on ne parle pas devant l'ennemi, qui serait trop heureux de déformer nos propos et retourner cette faiblesse contre nous. Sauf que ce n'est pas une faiblesse de caractère : c'est un élément à part entière de l'oppression que nous subissons.

 

En même temps, je ne fréquente pas de mecs cis. Pas parce que je l'ai décidé. En partie, encore une fois, à cause de mon anxiété, qui fait que je ne fréquente pas énormément de personnes en général. Mais mes ami-e-s sont à peu près tou-te-s des amies. Alors bien sûr, il faut aussi prendre en compte mon cadre de vie : je fais des études de langue, filière essentiellement féminine, et en-dehors de ça je m'intéresse essentiellement au féminisme et aux droits des animaux. Encore des milieux de meufs. Mais est-ce un hasard si mes intérêts sont ceux-là ? Est-ce que c'est par hasard que ma sœur et moi faisons des études de lettres, alors que notre frère fait de l'informatique ? J'ai été amenée, par ce conditionnement, à fréquenter des milieux essentiellement féminins. Honnêtement je ne m'en plains pas : j'aime vraiment les lettres et les sciences sociales, et je suis plus à l'aise avec une majorité de femmes autour de moi.

Mais il doit y avoir une autre raison pour laquelle mes amies sont des femmes. Je me rends compte, en analysant les choses, que je me sens souvent mal à l'aise avec les hommes. J'ai l'impression de ne pas les comprendre, de ne pas être sur le même mode de communication qu'eux. Comme si, à force d'entendre qu'ils ne viennent pas de la même planète que moi, qu'ils ne sont pas nés dans la même fleur, j'avais complètement intégré cette idée. Les hommes cis me font peur. En partie physiquement, quand j'ai peur d'être agressée, violée, frappée. Et en partie parce que j'ai peur de leur jugement, de leur capacité à impacter ma vie simplement en me rejetant, en ne me validant pas. J'ai toujours peur qu'un homme cis soit moins indulgent avec moi que quelqu'un d'autre ne le serait, qu'il me voit uniquement par le prisme de ma baisabilité.

Peut-être que cette peur est non fondée. Peut-être qu'elle l'est à moitié, mais du coup à moitié pas. Je pense que ce qui est important ce n'est pas la réalité ou non de la menace, mais l'existence même de cette peur. Pourquoi ai-je peur ? Pourquoi d'autres oppriméEs ont peur de ce pouvoir moral qu'a sur elleux leur oppresseurE ? Oui je sais, il y a des « hommes bien » qui peuvent être lésés par ce mauvais a priori que j'ai sur eux. Mais vaut-il mieux faire peur ou avoir peur ?

 

Ma vie est marquée par ce paradoxe, ce besoin de plaire et ce manque, qui sont en même temps une peur et une haine. Mon rapport aux hommes cis ne peut pas être limité à seulement un de ces deux aspects, c'est une contradiction de plus imposée à l'opprimée que je suis : aimer l'oppresseur, l'admirer, en avoir besoin, mais en même temps le craindre. Et quand vient en plus une prise de conscience féministe : le haïr. Sans que cela suffise à me défaire des sentiments qu'il m'inspirait auparavant. Et essayer de s'en foutre, constamment, activement. Batailler pour mon indépendance.