En vérité, comme le disait ce satané hippie de John Lennon, on veut tou-te-s changer le monde. Et il a beau avoir chanté beaucoup de bullshit par ailleurs, il y a ce truc sur lequel je suis obligé de le rejoindre. Je sais que quand il a écrit Revolution il pensait surtout à aimons-nous les uns les autres et stop la violence, pas vraiment ma tasse de thé donc, mais le constat que je partage, c'est celui qu'il n'y aura pas de Grand Soir. Il n'y aura pas de révolution parfaite.


          Ces derniers temps, je revois beaucoup fleurir l'idée que la situation empire tellement qu'elle va bientôt finir par être tout à fait insupportable et se résoudre par une explosion naturelle de colère populaire. "J'espère que le 49.3 sera utilisé comme ça il y aura la révolution", " j'espère que MLP sera élue comme ça il y aura la révolution", "j'espère que la Grande-Bretagne va bien se casser la gueule comme ça les gens comprendront"... Cela vient de personnes pourtant politisées, qui devraient connaître un peu l'histoire et la psychologie des masses. Le Grand Soir n'arrive jamais. Il y a des révolutions, certes, mais elles sont longues, douloureuses et imparfaites. La vérité c'est qu'autant que l'avant-garde éclairée souhaite l'explosion, la majorité des gens souhaite le confort et l'inertie. Pas parce que les gens sont cons. Pas parce que les gens ne voient pas que la société est pourrie. Mais je pense qu'au fond notre instinct de survie nous dicte que "ça pourrait être pire", qu'il vaut toujours mieux s'accrocher au moins pire qui est sûr plutôt que de prendre le risque de croire à un mieux incertain.
Et à mon avis nous avons raison de penser cela. Je reprends l'exemple de MLP puisqu'il me semble assez parlant. On peut espérer que si elle est élue, la colère des opprimé-e-s ne saura plus être contenue. Mais on ne peut pas le parier. Car il est très probable que la plupart des gens choisissent de préserver leur confort, leurs privilèges de blanc-he-s ou d'hétéros qui se font moins marcher dessus que les autres. Et le risque est énorme, si cette élection à effectivement lieu mais pas la révolution espérée. En tant que Français blanc, je ne vais pas faire courir ce risque à mes camarades racisé-e-s.
          Alors oui, je préfère jouer la politique du mieux. Même si c'est juste un peu mieux. Même si la révolution sociétale doit durer 100 ans ou plus. Je préfère avoir ce gouvernement au pouvoir que celui de Marine Le Pen. Et ne me dites pas que ce ne sont pas les deux seules alternatives. On peut agir comme si on voulait tout détruire, renverser le gouvernement, cette rage me semble nécessaire et pertinente, mais pour moi il est aussi essentiel de rester conscient-e que ça n'arrivera pas. Nous ne renverserons pas le gouvernement. Nous aurons toujours seulement le choix entre le pire et le moins pire.


          Nous ne sommes pas la première génération à espérer qu'un truc vraiment abusé agisse comme déclencheur d'un soulèvement énorme. Mais nous sommes forcé-e-s de constater chaque jour, à chaque abus supplémentaire, qu'il reste encore une marge de progression vers le pire avant d'atteindre l'inacceptable. Parce que tout comme on ne fait pas la révolution anarqueerféministe en un jour, la situation de notre société ne passe pas de "c'est OK" à "inacceptable" en un jour. Il n'y a pas de moment charnière, de basculement net dans la dictature. 
          De plus, outre le fait que cette rhétorique me semble stratégiquement intenable, je voudrais que l'on se pose la question de pourquoi on milite. Pourquoi on veut la révolution. La réponse est évidente mais rarement explicitée : on veut que les gens soient heureux. On veut aller bien. Alors à chaque action militante il me semble essentiel de se demander : est-ce que je fais du bien ? Est-ce que quelque chose va mieux, ne serait-ce qu'un peu mieux grâce à mon action ? Pour moi, souhaiter qu'un truc ultra merdique ait lieu en espérant qu'il agisse comme déclencheur de quelque chose de positif, ce n'est pas faire du bien. C'est vouloir une révolution masturbatoire, qui serait là juste pour sa propre beauté. Or la révolution je pense ne doit être qu'un mal nécessaire, pas un but à atteindre. Vouloir que les choses dégénèrent c'est aussi ne pas voir qu'elles sont déjà en dégénérescence pour un nombre non négligeable de personnes. Beaucoup de personnes trop occupées à survivre pour penser à la révolution. Et non, il n'y a pas d'avant-garde éclairée qui viendra libérer tout le monde de ses chaînes, en se réservant constamment le choix des priorités et des moyens d'action.

Aujourd'hui plus que jamais : que personne ne me libère. Je m'en charge, et je m'en charge bien.