J'étais dans mon lit, à penser à tout. Comme tous les soirs. Et puis je me suis dit « eh mais cette pensée est biphobe ! » Je m'en suis rendu compte parce que je pensais à quelqu'un, alors penser ça, c'était comme insulter cette personne. Et puis une connection s'est faite dans ma tête. « Mais moi aussi je suis bi ». Il y a tellement de choses que je m'autorise à penser sur moi-même, mais pour lesquelles je me tape sur les doigts mentalement s'il s'agit de quelqu'un d'autre. La biphobie, la transphobie... Je les relève à peine quand ces pensées que j'ai visent ma propre personne, tout simplement parce qu'elles sont constantes. Elles définissent l'image que j'ai de moi. Et la vérité, soudain très claire alors qu'elle aurait dû être évidente depuis longtemps, c'est que j'ai honte de ce que je suis. J'ai honte parce que je suis queer. Je déteste être queer. Et je me déteste.

 

La raison pour laquelle ce n'est pas si évident, c'est que cette honte et cette haine ne se présentent pas sous une forme simple et caricaturale. Jamais je ne pense « beurk je suis dégueu quand même ouhlala je suis fou qu'est-ce qui va pas dans ma tête franchement j'aimerais tant être hétéro ». Ok il y a peut-être des gens pour qui ça se formule comme ça, ce n'est pas mon cas. Je fréquente des milieux queer militants, où on peut être déviant-e et fier-e et aimé-e. Donc je donne l'apparence de la fierté, mais au fond, dès que j'ai un instant pour penser à moi, je me trouve pitoyable, ridicule, illégitime. Les autres sont peut-être des vrai-e-s trans, des vrai-e-s queers. Moi je suis une caricature, je fais semblant, je me mets en scène. Ce sont tous les clichés accolés par la société aux personnes bies et de genres non-conformes. Et je les prends pour moi, sans même me rendre compte que je ne fais qu'intégrer parfaitement l'idéologie hétérosexiste dominante.

 

Lapin non-binaire par Merlin Grant

 

J'ai de la chance. Mes parents me nourrissent, m'aiment, j'ai des ami-e-s, je ne me fais pas agresser dans la rue ou dans les bars. Alors qu'est-ce qui me donne le droit de me dire queer ? De me dire trans ? En fait j'en ai pris conscience seulement ce soir, dans mon lit : c'est la honte. La honte, la haine de moi, voilà ce qui me rend légitime. La souffrance du placard, la peur d'être moqué, incompris. L'invisibilité. La honte quand je galoche un mec dans un bar gay, et que je pense aux gens autour, qui voient une meuf hétéra, et que je finis par me dire que ça doit bien être ce que je suis, au fond.

Je peux bien parler de moi au masculin, m'appeler Jules, il n'empêche que j'ai des seins que je ne compresse même pas, une petite voix et un corps fluet. Il n'empêche que tout le monde me voit au féminin, et au fond moi aussi je me vois comme ça. C'est ça ma douleur d'être trans. Finalement, je suis bel et bien persuadé d'être fou. Ou plutôt, d'être folle. Une meuf folle qui s'invente des problèmes. Et ça tourne en boucle dans ma tête. Jamais, jamais je ne serai vraiment autre chose qu'une meuf. Je suis « dans une phase ». Je me cherche. Et puis je vais me trouver et bien sûr c'est la féminitude qui l'emportera, parce que ça ne peut pas être autre chose. Vous savez quoi ? Pendant des années je me suis dit, sur une dizaine de cousines et cousins, statistiquement, il doit forcément y en avoir au moins un-e qui ne soit pas hétéro. Et j'attendais de voir qui ce serait. Je spéculais en regardant mes cousines et cousins grandir. Raté. En fait c'était moi. Je serais fier si un-e de mes cousin-e-s était queer. Je ne me dirais certainement pas qu'iel fait semblant, que c'est une phase. Oui, ce serait bien mieux. D'ailleurs, peut-être que c'est le cas, simplement je ne le sais pas comme ma famille ne sait pas que je suis queer. Elle ne le sait pas parce qu'en vérité, je ne suis pas fier. La fierté, c'est un outil politique, un truc qu'on jette à la face du monde pour avoir l'air imposant et qu'on nous fiche la paix. La réalité, c'est que j'ai peur. J'ai peur que ma famille ne comprenne pas, n'accepte pas. Et surtout, surtout, j'ai peur qu'elle ait raison.

 

J'ai honte de me dire, quand une meuf me plaît, qu'au fond peut-être je ne fais que me prétendre qu'elle me plaît, parce que je cherche une excuse pour sortir avec une meuf et (me) prouver que je suis bi.

Et j'ai honte d'avoir honte. De ne pas être fier et sans complexe. De ne pas savoir avec certitude qui je suis. De croire un peu la société.

 

En fait vous n'avez même plus besoin de nous insulter directement, de nous dire en face que nous ne sommes rien. Parce que tous vos discours le disent en sous-texte, tout nous le fait comprendre et nous l'avons parfaitement intégré. Quant à vos insultes, elles sont tellement grosses qu'on pense qu'elles ne nous touchent pas. Mais elles s'insinuent, comme tout le reste, à travers la carapace de sarcasme et de fierté qu'on se construit.

Et quand je dis vous, je ne suis même pas sûr de savoir de qui je parle. Etre trans et bi : n'être chez soi nulle part. La honte d'être trop queer et pas assez. Pas assez visible pour mériter le titre. La honte de ne pas souffrir plus, finalement.