En tant que personne blanche qui étudie l'arabe, j'entends régulièrement les mêmes réflexions revenir de la part d'autres personnes blanches quand je leur dis ce que je fais. Elles peuvent sembler anodines au premier abord mais sont je pense très révélatrices du filtre orientaliste/exotisant/islamophobe (enfin bref, raciste) à travers lequel on est habitué-e-s à voir l'arabe (et partant, les Arabes).

 

- Première réaction, l'étonnement : « des études d'arabe ? tiens-donc mais c'est pas commun ! et pourquoi tu as choisi de faire ces études-là alors ? »

Première réaction bis : on me demande parfois si j'ai « des origines » ou si je suis musulman-e. Il faut comprendre ici que pour les gens qui font cette remarque, il est impensable que l'on s'intéresse à la langue arabe juste comme ça, sans raison particulière. Des gens passionnés par le Japon ou la Finlande why not? Mais les cultures arabes, non.

La langue arabe est étroitement associée dans l'esprit des gens d'une part à la religion (à l'islam), et d'autre part à l'immigration (les fameuses « origines »). Ce n'est pas négatif en soi, l'arabe étant effectivement la langue du Coran et donc la langue sacrée de l'islam, ainsi que la langue de beaucoup de personnes immigrées en France ou de leurs parents ou grands-parents. Seulement, on ne peut pas ignorer que l'on vit dans un climat où l'islam et l'immigration sont largement perçu-e-s comme des concepts négatifs. De plus, cela pose aussi problème de réduire la langue arabe à cela, ignorant qu'elle est une langue de littérature, de journalisme, de cinéma, et une langue parlée par de nombreuses personnes de religions différentes dans de nombreux pays.
Personne ne me demande si j'apprends l'arabe pour étudier Abu Nuwas ou Mahmoud Darwich ou Naguib Mahfouz... D'ailleurs sont-ce des noms qui vous sont familiers ?
J'ajouterai à cela que le fait que je sois blanc-he a forcément une importance dans la façon qu'ont les gens de réagir, et que si j'étais perçu-e comme arabe ou musulman-e on ne s'étonnerait certainement pas autant que j'étudie l'arabe. Outre les associations d'idées que j'ai citées précédemment, cela signifie qu'en tant que blanc-he j'aurais plus de mérite à apprendre cette langue, je recevrais des louanges alors que pour une personne perçue comme arabe ou musulmane ce serait juste normal. Même si nous fournissons la même quantité de travail.

 

- Deuxième réaction : « wow balèze, c'est une langue qui a l'air super compliquée ! » La grammaire de l'arabe classique est effectivement très complexe et demande des années d'études pour être plus ou moins maîtrisée ! Je suis toujours un peu étonné-e quand on me dit ça, car je pense « la plupart des gens ne savent rien de la langue arabe, mais cette personne sait que c'est une langue compliquée, tiens-donc ! »

Pourtant la phrase qui suit est toujours la même, mais je m'obstine à l'oublier : c'est l'écriture qui est compliquée. Sauf que voilà : l'arabe s'écrit avec un alphabet. Pas un système idéographique ou syllabaire, qui serait complètement différent de la logique de l'écriture latine. Il s'agit donc simplement d'une suite de signes à apprendre par cœur une bonne fois pour toute, et on passe à autre chose.

Pourquoi cette remarque me dérange : tout d'abord, je trouve que s'exclamer sur la difficulté que représente une écriture différente de la sienne est très typique de personnes habituées à baigner dans un monde latinisé, et donc à ne pas se questionner sur le fait que leur système d'écriture est la norme. En général on ne s'émerveille pas spécialement que les Arabes ou les Japonais-e-s maîtrisent l'alphabet latin. Cela est simplement attendu de tout le monde, pourtant ça ne demande pas moins d'effort dans un sens que dans l'autre. L'informatique notamment tend à tout latiniser. L'arabe dialectal s'écrit largement en alphabet latin sur internet et dans les textos (surtout dans les pays du Maghreb), avec des codes de transcription plus ou moins approximatifs qui diffèrent en fonction des personnes et des pays. Il a fallu mettre en place un système de transcription des sons inexistants dans l'alphabet latin par des chiffres. Les locuteur-ice-s de l'arabe passent donc leur temps à s'adapter à un monde normé pour l'alphabet latin, dans l'indifférence générale. En conséquent, j'aimerais qu'on arrête de s'émerveiller sur le fait qu'un jour j'ai appris une vingtaine de signes qui me permettent de transcrire de façon adéquate les sons de la langue que j'étudie.

Deuxièmement, l'écriture est une connaissance qui dans un contexte de scolarisation s'acquiert généralement vers l'âge de 6-7 ans. Au fond je trouve donc assez insultant pour la langue arabe de supposer que ce serait là son aspect le plus complexe (car je le répète il s'agit d'un alphabet, ce n'est donc pas la même chose que les systèmes d'écriture du mandarin ou du japonais par exemple, dont a priori personne ne maîtrise jamais tous les signes).

Réduire une langue à son système d'écriture est à mon avis vraiment de l'exotisation. On ignore la richesse de sa littérature, de son vocabulaire, de sa poésie. On la réduit à une suite de signes qui n'a pas de sens. D'ailleurs, je peux citer une réflexion deux bis à faire entrer dans la même catégorie : « c'est une très belle écriture ». Plus j'avance dans mes études et plus cette remarque me semble absurde. Je ne suis pas calligraphe, les ami-e-s ! Est-ce qu'il vous viendrait à l'idée de dire à quelqu'un qui fait des études de littérature anglophone que l'alphabet latin est super joli ? Que vous trouvez les manuscrits lettrinés de la Bible super beaux ?

De plus, quand on me dit que l'écriture arabe est belle, j'entends presque automatiquement le sous-entendu que la langue arabe, elle, n'est pas belle. Car c'est la réputation qu'elle a, et de fait très rares sont les personnes à dire qu'elles aiment les sonorités de l'arabe. Il y a de par le monde une hiérarchisation de la beauté des langues qui n'est pas anodine je pense. Ce n'est quand même pas un hasard si les langues considérées comme harmonieuses ou belles ou même neutres sont globalement celles des colonisateurs (français, anglais...) et celles considérées comme moches, disgracieuses, celles des colonisé-e-s (arabe, xhosa...) Même l'allemand qui est souvent jugé brutal a une certaine « classe ».

Une langue est avant tout un outil de communication. Elle est ensuite effectivement la base de la littérature et de la poésie. Je sépare les deux termes car en arabe le concept de poésie est bien antérieur à celui de littérature, qui a été importé d'Europe. L'arabe est donc une langue de poésie. En poésie, le sens et la sonorité s'imbriquent pour créer de la beauté et encore du sens (et encore de la beauté). La sonorité est donc importante, et c'est d'autant plus le cas en arabe car les textes du Coran sont considérés comme porteurs de divin en soi, c'est-à-dire que le simple fait de les écouter même sans en comprendre le sens est déjà une expérience religieuse. Quand on sait cela, il n'est vraiment pas anodin de dire que l'arabe est moche ou grossier. Bien sûr vous pouvez toujours dire que vous vous en foutez de la religion/de l'islam, mais j'aurai vite fait de vous rétorquer que je me fous de ce que vous pensez de la beauté de telle ou telle langue, et que ça ne vous empêche pas de me dispenser votre avis. Soit les sons ont une importance et vous pouvez comprendre qu'il est insultant de dire  ou de sous-entendre d'une langue qu'elle est moche, soit ils n'en ont pas et alors l'effet que fait cette langue à vos oreilles n'a aucune espèce d'importance.

Vous n'êtes pas censé-e-s tout savoir sur les langues que vous ne parlez pas ! Mais soyez conscient-e-s que votre ignorance de certaines langues n'est pas aléatoire. Et que les biais qui existent ne sont pas anodins. Je suis blanc-he, quand j'entends ces réflexions sur l'arabe ça me soûle mais ça ne me blesse pas réellement. Ce que je ressens n'est pas important, mais ces réflexions sont la traduction d'une pensée qui a des conséquences réelles. Gardez à l'esprit que l'arabe est la deuxième langue la plus parlée en France ! En conclusion, je vous recommande vivement la lecture de cette tribune qui explique bien les enjeux et la situation catastrophique de l'enseignement de l'arabe en France.