Les os sur la peau

14 juillet 2016

La politique du mieux

          En vérité, comme le disait ce satané hippie de John Lennon, on veut tou-te-s changer le monde. Et il a beau avoir chanté beaucoup de bullshit par ailleurs, il y a ce truc sur lequel je suis obligé de le rejoindre. Je sais que quand il a écrit Revolution il pensait surtout à aimons-nous les uns les autres et stop la violence, pas vraiment ma tasse de thé donc, mais le constat que je partage, c'est celui qu'il n'y aura pas de Grand Soir. Il n'y aura pas de révolution parfaite.


          Ces derniers temps, je revois beaucoup fleurir l'idée que la situation empire tellement qu'elle va bientôt finir par être tout à fait insupportable et se résoudre par une explosion naturelle de colère populaire. "J'espère que le 49.3 sera utilisé comme ça il y aura la révolution", " j'espère que MLP sera élue comme ça il y aura la révolution", "j'espère que la Grande-Bretagne va bien se casser la gueule comme ça les gens comprendront"... Cela vient de personnes pourtant politisées, qui devraient connaître un peu l'histoire et la psychologie des masses. Le Grand Soir n'arrive jamais. Il y a des révolutions, certes, mais elles sont longues, douloureuses et imparfaites. La vérité c'est qu'autant que l'avant-garde éclairée souhaite l'explosion, la majorité des gens souhaite le confort et l'inertie. Pas parce que les gens sont cons. Pas parce que les gens ne voient pas que la société est pourrie. Mais je pense qu'au fond notre instinct de survie nous dicte que "ça pourrait être pire", qu'il vaut toujours mieux s'accrocher au moins pire qui est sûr plutôt que de prendre le risque de croire à un mieux incertain.
Et à mon avis nous avons raison de penser cela. Je reprends l'exemple de MLP puisqu'il me semble assez parlant. On peut espérer que si elle est élue, la colère des opprimé-e-s ne saura plus être contenue. Mais on ne peut pas le parier. Car il est très probable que la plupart des gens choisissent de préserver leur confort, leurs privilèges de blanc-he-s ou d'hétéros qui se font moins marcher dessus que les autres. Et le risque est énorme, si cette élection à effectivement lieu mais pas la révolution espérée. En tant que Français blanc, je ne vais pas faire courir ce risque à mes camarades racisé-e-s.
          Alors oui, je préfère jouer la politique du mieux. Même si c'est juste un peu mieux. Même si la révolution sociétale doit durer 100 ans ou plus. Je préfère avoir ce gouvernement au pouvoir que celui de Marine Le Pen. Et ne me dites pas que ce ne sont pas les deux seules alternatives. On peut agir comme si on voulait tout détruire, renverser le gouvernement, cette rage me semble nécessaire et pertinente, mais pour moi il est aussi essentiel de rester conscient-e que ça n'arrivera pas. Nous ne renverserons pas le gouvernement. Nous aurons toujours seulement le choix entre le pire et le moins pire.


          Nous ne sommes pas la première génération à espérer qu'un truc vraiment abusé agisse comme déclencheur d'un soulèvement énorme. Mais nous sommes forcé-e-s de constater chaque jour, à chaque abus supplémentaire, qu'il reste encore une marge de progression vers le pire avant d'atteindre l'inacceptable. Parce que tout comme on ne fait pas la révolution anarqueerféministe en un jour, la situation de notre société ne passe pas de "c'est OK" à "inacceptable" en un jour. Il n'y a pas de moment charnière, de basculement net dans la dictature. 
          De plus, outre le fait que cette rhétorique me semble stratégiquement intenable, je voudrais que l'on se pose la question de pourquoi on milite. Pourquoi on veut la révolution. La réponse est évidente mais rarement explicitée : on veut que les gens soient heureux. On veut aller bien. Alors à chaque action militante il me semble essentiel de se demander : est-ce que je fais du bien ? Est-ce que quelque chose va mieux, ne serait-ce qu'un peu mieux grâce à mon action ? Pour moi, souhaiter qu'un truc ultra merdique ait lieu en espérant qu'il agisse comme déclencheur de quelque chose de positif, ce n'est pas faire du bien. C'est vouloir une révolution masturbatoire, qui serait là juste pour sa propre beauté. Or la révolution je pense ne doit être qu'un mal nécessaire, pas un but à atteindre. Vouloir que les choses dégénèrent c'est aussi ne pas voir qu'elles sont déjà en dégénérescence pour un nombre non négligeable de personnes. Beaucoup de personnes trop occupées à survivre pour penser à la révolution. Et non, il n'y a pas d'avant-garde éclairée qui viendra libérer tout le monde de ses chaînes, en se réservant constamment le choix des priorités et des moyens d'action.

Aujourd'hui plus que jamais : que personne ne me libère. Je m'en charge, et je m'en charge bien.

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24 avril 2016

Intégrer la honte

 J'étais dans mon lit, à penser à tout. Comme tous les soirs. Et puis je me suis dit « eh mais cette pensée est biphobe ! » Je m'en suis rendu compte parce que je pensais à quelqu'un, alors penser ça, c'était comme insulter cette personne. Et puis une connection s'est faite dans ma tête. « Mais moi aussi je suis bi ». Il y a tellement de choses que je m'autorise à penser sur moi-même, mais pour lesquelles je me tape sur les doigts mentalement s'il s'agit de quelqu'un d'autre. La biphobie, la transphobie... Je les relève à peine quand ces pensées que j'ai visent ma propre personne, tout simplement parce qu'elles sont constantes. Elles définissent l'image que j'ai de moi. Et la vérité, soudain très claire alors qu'elle aurait dû être évidente depuis longtemps, c'est que j'ai honte de ce que je suis. J'ai honte parce que je suis queer. Je déteste être queer. Et je me déteste.

 

La raison pour laquelle ce n'est pas si évident, c'est que cette honte et cette haine ne se présentent pas sous une forme simple et caricaturale. Jamais je ne pense « beurk je suis dégueu quand même ouhlala je suis fou qu'est-ce qui va pas dans ma tête franchement j'aimerais tant être hétéro ». Ok il y a peut-être des gens pour qui ça se formule comme ça, ce n'est pas mon cas. Je fréquente des milieux queer militants, où on peut être déviant-e et fier-e et aimé-e. Donc je donne l'apparence de la fierté, mais au fond, dès que j'ai un instant pour penser à moi, je me trouve pitoyable, ridicule, illégitime. Les autres sont peut-être des vrai-e-s trans, des vrai-e-s queers. Moi je suis une caricature, je fais semblant, je me mets en scène. Ce sont tous les clichés accolés par la société aux personnes bies et de genres non-conformes. Et je les prends pour moi, sans même me rendre compte que je ne fais qu'intégrer parfaitement l'idéologie hétérosexiste dominante.

 

Lapin non-binaire par Merlin Grant

 

J'ai de la chance. Mes parents me nourrissent, m'aiment, j'ai des ami-e-s, je ne me fais pas agresser dans la rue ou dans les bars. Alors qu'est-ce qui me donne le droit de me dire queer ? De me dire trans ? En fait j'en ai pris conscience seulement ce soir, dans mon lit : c'est la honte. La honte, la haine de moi, voilà ce qui me rend légitime. La souffrance du placard, la peur d'être moqué, incompris. L'invisibilité. La honte quand je galoche un mec dans un bar gay, et que je pense aux gens autour, qui voient une meuf hétéra, et que je finis par me dire que ça doit bien être ce que je suis, au fond.

Je peux bien parler de moi au masculin, m'appeler Jules, il n'empêche que j'ai des seins que je ne compresse même pas, une petite voix et un corps fluet. Il n'empêche que tout le monde me voit au féminin, et au fond moi aussi je me vois comme ça. C'est ça ma douleur d'être trans. Finalement, je suis bel et bien persuadé d'être fou. Ou plutôt, d'être folle. Une meuf folle qui s'invente des problèmes. Et ça tourne en boucle dans ma tête. Jamais, jamais je ne serai vraiment autre chose qu'une meuf. Je suis « dans une phase ». Je me cherche. Et puis je vais me trouver et bien sûr c'est la féminitude qui l'emportera, parce que ça ne peut pas être autre chose. Vous savez quoi ? Pendant des années je me suis dit, sur une dizaine de cousines et cousins, statistiquement, il doit forcément y en avoir au moins un-e qui ne soit pas hétéro. Et j'attendais de voir qui ce serait. Je spéculais en regardant mes cousines et cousins grandir. Raté. En fait c'était moi. Je serais fier si un-e de mes cousin-e-s était queer. Je ne me dirais certainement pas qu'iel fait semblant, que c'est une phase. Oui, ce serait bien mieux. D'ailleurs, peut-être que c'est le cas, simplement je ne le sais pas comme ma famille ne sait pas que je suis queer. Elle ne le sait pas parce qu'en vérité, je ne suis pas fier. La fierté, c'est un outil politique, un truc qu'on jette à la face du monde pour avoir l'air imposant et qu'on nous fiche la paix. La réalité, c'est que j'ai peur. J'ai peur que ma famille ne comprenne pas, n'accepte pas. Et surtout, surtout, j'ai peur qu'elle ait raison.

 

J'ai honte de me dire, quand une meuf me plaît, qu'au fond peut-être je ne fais que me prétendre qu'elle me plaît, parce que je cherche une excuse pour sortir avec une meuf et (me) prouver que je suis bi.

Et j'ai honte d'avoir honte. De ne pas être fier et sans complexe. De ne pas savoir avec certitude qui je suis. De croire un peu la société.

 

En fait vous n'avez même plus besoin de nous insulter directement, de nous dire en face que nous ne sommes rien. Parce que tous vos discours le disent en sous-texte, tout nous le fait comprendre et nous l'avons parfaitement intégré. Quant à vos insultes, elles sont tellement grosses qu'on pense qu'elles ne nous touchent pas. Mais elles s'insinuent, comme tout le reste, à travers la carapace de sarcasme et de fierté qu'on se construit.

Et quand je dis vous, je ne suis même pas sûr de savoir de qui je parle. Etre trans et bi : n'être chez soi nulle part. La honte d'être trop queer et pas assez. Pas assez visible pour mériter le titre. La honte de ne pas souffrir plus, finalement.

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07 mars 2016

Si, tu es un-e adulte

Je vois souvent, parmi les jeunes adultes, des gens dire qu'ils ne sont pas vraiment adultes, qu'ils ne se sentent pas adultes, que les adultes c'est trop nul.

C'est un discours qui m'agace maintenant depuis un moment. En ce qui me concerne, j'aime dire et penser que je suis un-e adulte, mais ce n'est pas vraiment le propos finalement. Si ce discours m'agace, c'est parce qu'il a une portée politique que beaucoup de monde semble ignorer.

Tu as plus de 18 ans ? Félicitations, tu es un-e adulte ! C'est un fait et tu n'y peux rien. Et de par ce fait, tu es un-e privilégié-e. Parce que oui, reconnaître que nous sommes des adultes, c'est commencer à reconnaître l'oppression que nous exerçons sur les mineur-e-s. Etre un-e adulte, c'est pas dans la tête, c'est dans la quantité de liberté dont on dispose. Dire qu'on n'est pas vraiment adulte, c'est se mettre des oeillères, un peu comme quand on prétend ne pas voir la couleur de peau ou le genre des gens.

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En plus, il me semble utile et nécessaire de déconstruire notre vision de ce que signifie être un-e adulte. Etre un-e adulte, ce n'est pas forcément payer des impôts, avoir des enfants et dire bonjour aux agents de police. Je suis un-e adulte et je regarde des séries, je dors jusqu'à midi, je fais des coloriages, je me pinte la gueule en écoutant Beyoncé. D'ailleurs c'est en grande partie parce que je suis un-e adulte que je peux faire tout ça : personne n'a le droit de contrôler mes allées et venues, de me dire à quelle heure je dois me coucher, me lever, manger... Revendiquer que l'on est un-e adulte en faisant tout ça, c'est pour moi une façon de combattre et déconstruire les modèles toxiques qui nous sont inculqués. C'est aussi une façon de s'opposer à l'âgisme de nos aîné-e-s envers nous qui bien souvent voient dans nos comportements et nos opinions une passade de la jeunesse. Nous ne serions pas encore des adultes donc, juste des « adulescent-e-s ».

Honnêtement, je suis super ravi-e d'être un-e adulte, et je ne souhaiterais surtout pas retourner en arrière. Je ne vais pas réexpliquer ici ce qu'est l'âgisme, et comment on en souffre en tant que personne mineure, on trouve facilement des informations à ce sujet un peu partout sur internet, et ce n'est pas le problème que je voulais soulever ici. Je veux simplement rappeler que cette façon de dire que quand même, nous, on n'est pas vraiment adulte, parce que les adultes c'est nul, n'est pas si anodine que ça.

 

Planche issue de la BD Eloge de la névrose en 10 syndromes de Leslie Plée, que je vous recommande chaudement, et dont le chapitre "Le syndrome de l'adultisme" m'a pas mal inspiré-e :)

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08 octobre 2015

Au sujet de la langue arabe

En tant que personne blanche qui étudie l'arabe, j'entends régulièrement les mêmes réflexions revenir de la part d'autres personnes blanches quand je leur dis ce que je fais. Elles peuvent sembler anodines au premier abord mais sont je pense très révélatrices du filtre orientaliste/exotisant/islamophobe (enfin bref, raciste) à travers lequel on est habitué-e-s à voir l'arabe (et partant, les Arabes).

 

- Première réaction, l'étonnement : « des études d'arabe ? tiens-donc mais c'est pas commun ! et pourquoi tu as choisi de faire ces études-là alors ? »

Première réaction bis : on me demande parfois si j'ai « des origines » ou si je suis musulman-e. Il faut comprendre ici que pour les gens qui font cette remarque, il est impensable que l'on s'intéresse à la langue arabe juste comme ça, sans raison particulière. Des gens passionnés par le Japon ou la Finlande why not? Mais les cultures arabes, non.

La langue arabe est étroitement associée dans l'esprit des gens d'une part à la religion (à l'islam), et d'autre part à l'immigration (les fameuses « origines »). Ce n'est pas négatif en soi, l'arabe étant effectivement la langue du Coran et donc la langue sacrée de l'islam, ainsi que la langue de beaucoup de personnes immigrées en France ou de leurs parents ou grands-parents. Seulement, on ne peut pas ignorer que l'on vit dans un climat où l'islam et l'immigration sont largement perçu-e-s comme des concepts négatifs. De plus, cela pose aussi problème de réduire la langue arabe à cela, ignorant qu'elle est une langue de littérature, de journalisme, de cinéma, et une langue parlée par de nombreuses personnes de religions différentes dans de nombreux pays.
Personne ne me demande si j'apprends l'arabe pour étudier Abu Nuwas ou Mahmoud Darwich ou Naguib Mahfouz... D'ailleurs sont-ce des noms qui vous sont familiers ?
J'ajouterai à cela que le fait que je sois blanc-he a forcément une importance dans la façon qu'ont les gens de réagir, et que si j'étais perçu-e comme arabe ou musulman-e on ne s'étonnerait certainement pas autant que j'étudie l'arabe. Outre les associations d'idées que j'ai citées précédemment, cela signifie qu'en tant que blanc-he j'aurais plus de mérite à apprendre cette langue, je recevrais des louanges alors que pour une personne perçue comme arabe ou musulmane ce serait juste normal. Même si nous fournissons la même quantité de travail.

 

- Deuxième réaction : « wow balèze, c'est une langue qui a l'air super compliquée ! » La grammaire de l'arabe classique est effectivement très complexe et demande des années d'études pour être plus ou moins maîtrisée ! Je suis toujours un peu étonné-e quand on me dit ça, car je pense « la plupart des gens ne savent rien de la langue arabe, mais cette personne sait que c'est une langue compliquée, tiens-donc ! »

Pourtant la phrase qui suit est toujours la même, mais je m'obstine à l'oublier : c'est l'écriture qui est compliquée. Sauf que voilà : l'arabe s'écrit avec un alphabet. Pas un système idéographique ou syllabaire, qui serait complètement différent de la logique de l'écriture latine. Il s'agit donc simplement d'une suite de signes à apprendre par cœur une bonne fois pour toute, et on passe à autre chose.

Pourquoi cette remarque me dérange : tout d'abord, je trouve que s'exclamer sur la difficulté que représente une écriture différente de la sienne est très typique de personnes habituées à baigner dans un monde latinisé, et donc à ne pas se questionner sur le fait que leur système d'écriture est la norme. En général on ne s'émerveille pas spécialement que les Arabes ou les Japonais-e-s maîtrisent l'alphabet latin. Cela est simplement attendu de tout le monde, pourtant ça ne demande pas moins d'effort dans un sens que dans l'autre. L'informatique notamment tend à tout latiniser. L'arabe dialectal s'écrit largement en alphabet latin sur internet et dans les textos (surtout dans les pays du Maghreb), avec des codes de transcription plus ou moins approximatifs qui diffèrent en fonction des personnes et des pays. Il a fallu mettre en place un système de transcription des sons inexistants dans l'alphabet latin par des chiffres. Les locuteur-ice-s de l'arabe passent donc leur temps à s'adapter à un monde normé pour l'alphabet latin, dans l'indifférence générale. En conséquent, j'aimerais qu'on arrête de s'émerveiller sur le fait qu'un jour j'ai appris une vingtaine de signes qui me permettent de transcrire de façon adéquate les sons de la langue que j'étudie.

Deuxièmement, l'écriture est une connaissance qui dans un contexte de scolarisation s'acquiert généralement vers l'âge de 6-7 ans. Au fond je trouve donc assez insultant pour la langue arabe de supposer que ce serait là son aspect le plus complexe (car je le répète il s'agit d'un alphabet, ce n'est donc pas la même chose que les systèmes d'écriture du mandarin ou du japonais par exemple, dont a priori personne ne maîtrise jamais tous les signes).

Réduire une langue à son système d'écriture est à mon avis vraiment de l'exotisation. On ignore la richesse de sa littérature, de son vocabulaire, de sa poésie. On la réduit à une suite de signes qui n'a pas de sens. D'ailleurs, je peux citer une réflexion deux bis à faire entrer dans la même catégorie : « c'est une très belle écriture ». Plus j'avance dans mes études et plus cette remarque me semble absurde. Je ne suis pas calligraphe, les ami-e-s ! Est-ce qu'il vous viendrait à l'idée de dire à quelqu'un qui fait des études de littérature anglophone que l'alphabet latin est super joli ? Que vous trouvez les manuscrits lettrinés de la Bible super beaux ?

De plus, quand on me dit que l'écriture arabe est belle, j'entends presque automatiquement le sous-entendu que la langue arabe, elle, n'est pas belle. Car c'est la réputation qu'elle a, et de fait très rares sont les personnes à dire qu'elles aiment les sonorités de l'arabe. Il y a de par le monde une hiérarchisation de la beauté des langues qui n'est pas anodine je pense. Ce n'est quand même pas un hasard si les langues considérées comme harmonieuses ou belles ou même neutres sont globalement celles des colonisateurs (français, anglais...) et celles considérées comme moches, disgracieuses, celles des colonisé-e-s (arabe, xhosa...) Même l'allemand qui est souvent jugé brutal a une certaine « classe ».

Une langue est avant tout un outil de communication. Elle est ensuite effectivement la base de la littérature et de la poésie. Je sépare les deux termes car en arabe le concept de poésie est bien antérieur à celui de littérature, qui a été importé d'Europe. L'arabe est donc une langue de poésie. En poésie, le sens et la sonorité s'imbriquent pour créer de la beauté et encore du sens (et encore de la beauté). La sonorité est donc importante, et c'est d'autant plus le cas en arabe car les textes du Coran sont considérés comme porteurs de divin en soi, c'est-à-dire que le simple fait de les écouter même sans en comprendre le sens est déjà une expérience religieuse. Quand on sait cela, il n'est vraiment pas anodin de dire que l'arabe est moche ou grossier. Bien sûr vous pouvez toujours dire que vous vous en foutez de la religion/de l'islam, mais j'aurai vite fait de vous rétorquer que je me fous de ce que vous pensez de la beauté de telle ou telle langue, et que ça ne vous empêche pas de me dispenser votre avis. Soit les sons ont une importance et vous pouvez comprendre qu'il est insultant de dire  ou de sous-entendre d'une langue qu'elle est moche, soit ils n'en ont pas et alors l'effet que fait cette langue à vos oreilles n'a aucune espèce d'importance.

Vous n'êtes pas censé-e-s tout savoir sur les langues que vous ne parlez pas ! Mais soyez conscient-e-s que votre ignorance de certaines langues n'est pas aléatoire. Et que les biais qui existent ne sont pas anodins. Je suis blanc-he, quand j'entends ces réflexions sur l'arabe ça me soûle mais ça ne me blesse pas réellement. Ce que je ressens n'est pas important, mais ces réflexions sont la traduction d'une pensée qui a des conséquences réelles. Gardez à l'esprit que l'arabe est la deuxième langue la plus parlée en France ! En conclusion, je vous recommande vivement la lecture de cette tribune qui explique bien les enjeux et la situation catastrophique de l'enseignement de l'arabe en France.

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14 août 2015

Phase ou identité ? La mécanique âgiste de toute oppression

 

Les dominant-e-s reprochent régulièrement aux opprimé-e-s de « se coller des étiquettes », pourtant ce sont les premiers à réclamer des identités figées, à mépriser l'instabilité. Cela se perçoit très clairement dans la mécanique de l'âgisme, en ce qu'une personne jeune, surtout adolescente, verra ses opinions méprisées car on estime qu'elles changeront forcément. Or, si une personne a deux opinions différentes, une quand elle est jeune et une quand elle est vieille, celle qu'elle a quand elle est vieille sera forcément considérée comme plus juste, et comme correspondant davantage à l'identité de cette personne. On considère qu'une personne jeune est plus susceptible de changer, donc moins crédible. Cela signifie qu'on voit les humain-e-s comme des êtres qui évoluent et changent jusqu'à un certain âge (lequel?) où ils se fixent dans leur personnalité, leur identité réelle et définitive. Cette façon de concevoir la personnalité humaine permet de dénigrer les personnes qui n'ont pas « la bonne identité » en arguant de leur âge : aux personnes trans ou non hétéros notamment on dit d'attendre, qu'elles verront plus tard, etc. Et cela permet donc aussi, quand on a un certain âge (lequel?) de se dédouaner de certaines opinions, certains comportements, avec l'excuse qu'à notre âge on ne changera plus.

En somme, pour les dominant-e-s, « il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis », mais uniquement quand les « imbéciles » en question ne sont pas nous, et qu'iels changent d'avis pour se mettre en accord avec le nôtre.

 

Je vais parler essentiellement de transidentités et d'orientations romantico-sexuelles non hétéros, mais il me semble que dans ce contexte on peut aussi parler de neuroatypie et de certains troubles mentaux. En effet, je pense que ce type de mépris se retrouve face aux identités opprimées que les dominant-e-s considèrent (plus ou moins consciemment) comme choisies : si on reprochera à une personne racisée de se définir comme racisée ou à une femme cis de se définir comme femme (« on est tous des humains blablabla »), on pourra difficilement nier que cette personne n'est pas blanche, ou pas un homme. En revanche, on entend souvent demander « mais tu as déjà essayé de ne pas être homo/trans ? », sous-entendant qu'on pourrait l'éviter si on en avait envie. De même pour la neuroatypie et les troubles mentaux, pour lesquels les personnes non concernées invoquent régulièrement la volonté : « si tu essayes/veux vraiment, tu verras qu'il n'est pas si difficile de sortir de son lit/discuter avec des gens/manger 3 repas par jour... » et l'idée de « se complaire dans son malheur/sa différence ».

La lune, encore dans une de ses phases


Le problème c'est que cette norme du définitif est tellement ancrée dans les esprits, que les personnes opprimées elles-mêmes l'ont intégrée, et l'utilisent pour justifier la réalité de leur identité : « c'est comme ça que je suis et ça ne changera pas ». C'est ainsi que les personnes bi ou pan ainsi que les personnes de genres non-binaires voient leurs identités remises en question car elles sont considérées comme trop instables, pas assez précisément définies. J'entends souvent des témoignages de personnes trans qui expliquent qu'elles ont toujours su, depuis leur plus jeune âge, qu'elles étaient trans (même si elles ne le formulaient pas forcément comme ça). Cela est effectivement très fréquent, mais dans les rares médias mainstream qui abordent le sujet des transidentités, on en oublie du coup de parler des personnes pour qui ça ne s'est pas passé comme ça. Des personnes qui ont cru à l'identité qu'on leur avait assignée pendant de longues années avant de se découvrir trans. Et même si je n'ai jamais personnellement lu de dénigrement de l'identité de ces personnes (mais peut-être que j'ai juste de la chance), le simple fait de ne pas avoir de représentation amène souvent à se nier soi-même. Il est donc difficile, pour des personnes qui s'interrogent sur leur genre à l'adolescence ou à l'âge adulte, d'accepter leur éventuelle transidentité, d'une part parce qu'elles n'ont pas de modèles, et d'autre part parce qu'elles sont imprégnées de l'idée que pour être valide, leur identité doit être figée, éternelle, donc en l'occurrence exister depuis l'enfance (et jusqu'à la mort).

La seule solution qui existe, pour une personne qui doute, est de choisir une fois pour toute son identité, de peur de la voir niée si elle s'interroge trop longtemps, ou pire si elle change d'avis. Même quand cette étape de questionnement est acceptée, on estime qu'elle peut durer un certain temps, pendant l'adolescence et le début de l'âge adulte, et qu'elle doit finir par s'arrêter pour se fixer sur quelque chose de définitif. S'interroger sur son genre et son orientation sexuelle quand on a 18 ans ok, mais quand on en a 30 ou 40 ça commence à bien faire. Car finalement, de l'avis général, à 18 ans, on est pas vraiment fini-e. Pourtant, si une personne se définit comme non-binaire à 18 ans, et comme cis à 30, pourquoi cela devrait-il invalider l'identité qu'elle avait à 18 ans ? Et idem si ce changement se passe dans le sens inverse, ou entre ses 30 et ses 50 ans. Pourquoi ne pourrait-on pas « changer d'avis » quant à notre genre ou notre orientation sexuelle ?1 Et surtout, qu'est-ce que ça peut vous faire ? Qu'est-ce que ça change pour vous, que l'on choisisse son identité, qu'on en change ? Qu'est-ce que ça peut vous faire que quelqu'un s'identifie à un genre ou une orientation sexuelle qui vous semble absurde ? Cette prétendue absurdité (que l'on attribue à un manque de maturité, se pliant encore à une logique âgiste) a-t-elle des conséquences négatives sur vous ou sur la société ?


Ainsi, les systèmes d'oppression se nourrissent de l'âgisme, qui lui-même se base sur la norme fallacieuse de la stabilité comme critère de sérieux. Le lien entre cette oppression et à peu près toutes les autres réside dans le fait que l'on considère les opprimé-e-s comme d'éternel-le-s enfants, ce qui signifie, dans un contexte âgiste, comme des irresponsables, incapables de savoir et de choisir pour elleux-mêmes ce qui est bon. C'est donc pour cela que l'on pense que les enfants (et souvent aussi les jeunes adultes), ainsi que d'autres opprimé-e-s comme par exemple les personnes trans ou non hétéros, vont forcément changer d'avis, et que cela entérinera le fait qu'iels avaient tort au départ.

Dans le cas des personnes opprimées pour lesquelles on est bien conscient qu'il n'y a pas de choix (les personnes racisées, les femmes cis, certaines personnes handicapées), ce mépris se retrouve dans l'attitude des dominant-e-s face à l'engagement politique anti-oppression. Dès que ces personnes ne sont pas à 100% cohérentes, qu'on les surprend à changer d'avis ou à s'interroger, toute la validité de leur engagement est remise en cause. De plus, dans les milieux militants, les personnes dominantes prodiguent leurs conseils de bien-militance aux brebis égarées, comme un-e adulte se permettrait de dire à un-e enfant comment penser (comprendre : ils leur soutiennent que tout ce qui compte c'est de mettre à bas le grand capital/le patriarcat/whatever). Et c'est bien sûr pire si ces personnes sont jeunes en plus de l'autre oppression qu'elles subissent : on leur explique qu'elles comprendront un jour, qu'elles seront moins radicales.

Je constate d'ailleurs que les représentations d'identités opprimées ou d'opinions politiques radicales sont essentiellement très jeunes. Cela s'explique je pense surtout par une esthétique âgiste qui nous amène à préférer les images de personnes jeunes, mais ne serait-ce pas aussi une façon de nous dire que nous ne pouvons pas exister au-delà d'un certain âge ?

 

Et d'ailleurs, quand bien même on deviendrait moins radical-e en vieillissant, est-ce que cela signifierait que l'on aurait raison de le faire ?

 

 Merci à Loupita pour sa relecture et ses conseils <3

 

1 Je mets des guillemets car on ne choisit généralement pas son identité de genre ou son orientation sexuelle. Cela dit, il me semble que l'argument du « pas le choix » est aussi questionnable que celui du « ça changera pas ». Car danslesdeux cas il s'agit finalement de se justifier quant à son identité. Et si l'on choisissait finalement ? Est-ce que cela justifierait l'oppression que l'on subit, sous prétexte qu'on « avait qu'à pas » ?

 

Une bédé en anglais qui aborde plus ou moins ce sujet (essentiellement à propos de l'identité de genre et de l'orientation sexuelle) : Robot hugs

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