Les dominant-e-s reprochent régulièrement aux opprimé-e-s de « se coller des étiquettes », pourtant ce sont les premiers à réclamer des identités figées, à mépriser l'instabilité. Cela se perçoit très clairement dans la mécanique de l'âgisme, en ce qu'une personne jeune, surtout adolescente, verra ses opinions méprisées car on estime qu'elles changeront forcément. Or, si une personne a deux opinions différentes, une quand elle est jeune et une quand elle est vieille, celle qu'elle a quand elle est vieille sera forcément considérée comme plus juste, et comme correspondant davantage à l'identité de cette personne. On considère qu'une personne jeune est plus susceptible de changer, donc moins crédible. Cela signifie qu'on voit les humain-e-s comme des êtres qui évoluent et changent jusqu'à un certain âge (lequel?) où ils se fixent dans leur personnalité, leur identité réelle et définitive. Cette façon de concevoir la personnalité humaine permet de dénigrer les personnes qui n'ont pas « la bonne identité » en arguant de leur âge : aux personnes trans ou non hétéros notamment on dit d'attendre, qu'elles verront plus tard, etc. Et cela permet donc aussi, quand on a un certain âge (lequel?) de se dédouaner de certaines opinions, certains comportements, avec l'excuse qu'à notre âge on ne changera plus.

En somme, pour les dominant-e-s, « il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis », mais uniquement quand les « imbéciles » en question ne sont pas nous, et qu'iels changent d'avis pour se mettre en accord avec le nôtre.

 

Je vais parler essentiellement de transidentités et d'orientations romantico-sexuelles non hétéros, mais il me semble que dans ce contexte on peut aussi parler de neuroatypie et de certains troubles mentaux. En effet, je pense que ce type de mépris se retrouve face aux identités opprimées que les dominant-e-s considèrent (plus ou moins consciemment) comme choisies : si on reprochera à une personne racisée de se définir comme racisée ou à une femme cis de se définir comme femme (« on est tous des humains blablabla »), on pourra difficilement nier que cette personne n'est pas blanche, ou pas un homme. En revanche, on entend souvent demander « mais tu as déjà essayé de ne pas être homo/trans ? », sous-entendant qu'on pourrait l'éviter si on en avait envie. De même pour la neuroatypie et les troubles mentaux, pour lesquels les personnes non concernées invoquent régulièrement la volonté : « si tu essayes/veux vraiment, tu verras qu'il n'est pas si difficile de sortir de son lit/discuter avec des gens/manger 3 repas par jour... » et l'idée de « se complaire dans son malheur/sa différence ».

La lune, encore dans une de ses phases


Le problème c'est que cette norme du définitif est tellement ancrée dans les esprits, que les personnes opprimées elles-mêmes l'ont intégrée, et l'utilisent pour justifier la réalité de leur identité : « c'est comme ça que je suis et ça ne changera pas ». C'est ainsi que les personnes bi ou pan ainsi que les personnes de genres non-binaires voient leurs identités remises en question car elles sont considérées comme trop instables, pas assez précisément définies. J'entends souvent des témoignages de personnes trans qui expliquent qu'elles ont toujours su, depuis leur plus jeune âge, qu'elles étaient trans (même si elles ne le formulaient pas forcément comme ça). Cela est effectivement très fréquent, mais dans les rares médias mainstream qui abordent le sujet des transidentités, on en oublie du coup de parler des personnes pour qui ça ne s'est pas passé comme ça. Des personnes qui ont cru à l'identité qu'on leur avait assignée pendant de longues années avant de se découvrir trans. Et même si je n'ai jamais personnellement lu de dénigrement de l'identité de ces personnes (mais peut-être que j'ai juste de la chance), le simple fait de ne pas avoir de représentation amène souvent à se nier soi-même. Il est donc difficile, pour des personnes qui s'interrogent sur leur genre à l'adolescence ou à l'âge adulte, d'accepter leur éventuelle transidentité, d'une part parce qu'elles n'ont pas de modèles, et d'autre part parce qu'elles sont imprégnées de l'idée que pour être valide, leur identité doit être figée, éternelle, donc en l'occurrence exister depuis l'enfance (et jusqu'à la mort).

La seule solution qui existe, pour une personne qui doute, est de choisir une fois pour toute son identité, de peur de la voir niée si elle s'interroge trop longtemps, ou pire si elle change d'avis. Même quand cette étape de questionnement est acceptée, on estime qu'elle peut durer un certain temps, pendant l'adolescence et le début de l'âge adulte, et qu'elle doit finir par s'arrêter pour se fixer sur quelque chose de définitif. S'interroger sur son genre et son orientation sexuelle quand on a 18 ans ok, mais quand on en a 30 ou 40 ça commence à bien faire. Car finalement, de l'avis général, à 18 ans, on est pas vraiment fini-e. Pourtant, si une personne se définit comme non-binaire à 18 ans, et comme cis à 30, pourquoi cela devrait-il invalider l'identité qu'elle avait à 18 ans ? Et idem si ce changement se passe dans le sens inverse, ou entre ses 30 et ses 50 ans. Pourquoi ne pourrait-on pas « changer d'avis » quant à notre genre ou notre orientation sexuelle ?1 Et surtout, qu'est-ce que ça peut vous faire ? Qu'est-ce que ça change pour vous, que l'on choisisse son identité, qu'on en change ? Qu'est-ce que ça peut vous faire que quelqu'un s'identifie à un genre ou une orientation sexuelle qui vous semble absurde ? Cette prétendue absurdité (que l'on attribue à un manque de maturité, se pliant encore à une logique âgiste) a-t-elle des conséquences négatives sur vous ou sur la société ?


Ainsi, les systèmes d'oppression se nourrissent de l'âgisme, qui lui-même se base sur la norme fallacieuse de la stabilité comme critère de sérieux. Le lien entre cette oppression et à peu près toutes les autres réside dans le fait que l'on considère les opprimé-e-s comme d'éternel-le-s enfants, ce qui signifie, dans un contexte âgiste, comme des irresponsables, incapables de savoir et de choisir pour elleux-mêmes ce qui est bon. C'est donc pour cela que l'on pense que les enfants (et souvent aussi les jeunes adultes), ainsi que d'autres opprimé-e-s comme par exemple les personnes trans ou non hétéros, vont forcément changer d'avis, et que cela entérinera le fait qu'iels avaient tort au départ.

Dans le cas des personnes opprimées pour lesquelles on est bien conscient qu'il n'y a pas de choix (les personnes racisées, les femmes cis, certaines personnes handicapées), ce mépris se retrouve dans l'attitude des dominant-e-s face à l'engagement politique anti-oppression. Dès que ces personnes ne sont pas à 100% cohérentes, qu'on les surprend à changer d'avis ou à s'interroger, toute la validité de leur engagement est remise en cause. De plus, dans les milieux militants, les personnes dominantes prodiguent leurs conseils de bien-militance aux brebis égarées, comme un-e adulte se permettrait de dire à un-e enfant comment penser (comprendre : ils leur soutiennent que tout ce qui compte c'est de mettre à bas le grand capital/le patriarcat/whatever). Et c'est bien sûr pire si ces personnes sont jeunes en plus de l'autre oppression qu'elles subissent : on leur explique qu'elles comprendront un jour, qu'elles seront moins radicales.

Je constate d'ailleurs que les représentations d'identités opprimées ou d'opinions politiques radicales sont essentiellement très jeunes. Cela s'explique je pense surtout par une esthétique âgiste qui nous amène à préférer les images de personnes jeunes, mais ne serait-ce pas aussi une façon de nous dire que nous ne pouvons pas exister au-delà d'un certain âge ?

 

Et d'ailleurs, quand bien même on deviendrait moins radical-e en vieillissant, est-ce que cela signifierait que l'on aurait raison de le faire ?

 

 Merci à Loupita pour sa relecture et ses conseils <3

 

1 Je mets des guillemets car on ne choisit généralement pas son identité de genre ou son orientation sexuelle. Cela dit, il me semble que l'argument du « pas le choix » est aussi questionnable que celui du « ça changera pas ». Car danslesdeux cas il s'agit finalement de se justifier quant à son identité. Et si l'on choisissait finalement ? Est-ce que cela justifierait l'oppression que l'on subit, sous prétexte qu'on « avait qu'à pas » ?

 

Une bédé en anglais qui aborde plus ou moins ce sujet (essentiellement à propos de l'identité de genre et de l'orientation sexuelle) : Robot hugs